Porter la couleur, un acte de résistance
Dans le train, l'autre jour, j'ai lu un article sur la disparition progressive de la couleur dans notre société occidentale. L'idée centrale : l'élite dicte les codes vestimentaires, et aujourd'hui, les personnes les plus aisées s'habillent de plus en plus dans des tons neutres. Beige, blanc, gris, bleu marine. J'ai découvert que ce phénomène a même un nom — le quiet luxury, ou stealth wealth — et il envahit tout : les défilés, les séries télé, les réseaux sociaux, nos intérieurs. Le blanc et le beige affichent subtilement que vous n'avez pas à vous salir. Le bleu marine rappelle la marine et les gens qui avaient des bateaux. La couleur, elle, s'efface.
Ce n'est pas seulement une question de statut social, d'ailleurs. C'est aussi, plus profondément, une neutralisation sensorielle : quand la couleur disparaît de nos vêtements, de nos voitures, de nos intérieurs, ce sont nos émotions, notre énergie, notre identité qui s'émoussent avec elle. Et la preuve la plus symptomatique de cette tendance ? Pantone, qui chaque année choisit une couleur censée « raconter le monde », a annoncé pour 2026 une couleur inédite dans son histoire : Cloud Dancer — un blanc. Jamais un blanc n'avait été élu depuis 1999. Déprimant, non ?
Ce jour-là dans le train, voici comment j'étais habillée. Ajoutez à cela que j'avais un sac à dos jaune, un sac à main rouge et une valise rose !😄
Mais je n'ai pas toujours été comme cela et ca m'a fait réfléchir.
Je me suis rappelé la gamine que j'étais. J'ai toujours adoré les couleurs, mais j'allais au collège avec la boule au ventre si j'avais eu l'audace de porter quelque chose de trop vif. Trop voyant. Trop moi, peut-être. En école d'art, il y avait plus d'excentricité autour de moi — j'admirais l'audace de mes camarades sans arriver à l'assumer vraiment pour moi-même. Une copine qui venait de Nouvelle-Calédonie m'avait marquée : elle trouvait qu'ici tout le monde était triste, surtout en hiver. Là-bas, personne ne s'habille en noir. Elle a pourtant dû ranger son beau pantalon rouge.
J'ai eu la chance d'aller au Burkina Faso, où la couleur est reine. Et si on y réfléchit, c'est aussi une question de sens : le noir est impensable sous ce soleil de plomb, le blanc impraticable avec la poussière rouge omniprésente. Les couleurs se portent avec panache et fierté. Ce voyage m'a aidée à en porter davantage.
Aujourd'hui j'ose. J'accepte qui je suis et depuis longtemps je travaille à m'affranchir du regard des autres — l'âge aide aussi, clairement. Mais je compose encore : si je mets quelque chose de très coloré, je vais compenser avec une partie plus neutre. Et ça dépend des contextes, évidemment. Il est plus facile d'assumer mes couleurs dans mon atelier que lors d'un dîner avec les collègues de mon compagnon. Ne pas avoir envie de faire honte, tout en restant qui je suis.
Ce n'est pas qu'une question de vêtements, d'ailleurs. Nos voitures sont devenues majoritairement noires, blanches et grises — ce qui n'était pas du tout le cas dans les années 70. Les intérieurs de nos maisons se fondent dans des nuances de taupe et de blanc cassé. Après notre tour d'Europe en van avec mon compagnon, nous sommes rentrés dans notre appartement et l'avons trouvé… très blanc. Alors qu'on avait un canapé rouge, un tapis coloré et des tableaux au mur 😅
L'historien Michel Pastoureau, qui a consacré sa vie à l'histoire des couleurs, l'écrit très bien : nos vêtements et leurs couleurs sont de puissants marqueurs sociaux et identitaires. Ce n'est jamais anodin. Ce que l'on porte dit quelque chose de qui l'on est — ou de qui l'on veut paraître.
Dans mes livres illustrés, je mets beaucoup de couleurs. C'est d'ailleurs une des étapes que je préfère : la mise en couleur. Ça ne me viendrait même pas à l'idée d'habiller un personnage en noir. La fiction libère — on ose pour ses personnages ce que l'on n'oserait pas toujours pour soi.
Mais j'y reviens de plus en plus dans ma vraie vie aussi. Parce que s'habiller coloré, finalement, c'est refuser de se fondre dans un code qui appartient à d'autres. C'est dire : je suis là, je prends de la place, et je m'en réjouis. Heureusement, je croise de plus en plus de personnes qui s'assument pleinement — notamment des illustratrices de talent avec des tenues absolument fabuleuses, comme @crasynouss, qui est une vraie source d'inspiration.
S'habiller coloré, c'est résister au conformisme. C'est célébrer la diversité. C'est choisir la joie.
Alors — mettons de la couleur dans nos vies. 🌈
Et vous, quel rapport avez-vous avec la couleur ? Est-ce que vous aussi vous composez, vous compensez, vous osez — ou pas encore ?
Pour aller plus loin
- Michel Pastoureau — Le Petit livre des couleurs (Points, 2014) : une introduction accessible et passionnante à l'histoire sociale des couleurs en Occident.
- Article RTBF — Vers un monde grisâtre ? Pourquoi la couleur disparaît-elle de nos environnements et intérieurs (juin 2024) : un bel éclairage sur la standardisation des couleurs dans tous les domaines du quotidien.
- Pantone Color of the Year — leur choix annuel est un vrai baromètre culturel, souvent révélateur de ce que la société ressent collectivement.
- Kassia St Clair — The Secret Lives of Colour (2016, en anglais) : l'histoire fascinante de 75 couleurs à travers les âges.

































